Le béhaviorisme

 

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La conscience - Cours
Le constructivisme
Le béhaviorisme
Quand les animaux pensent

 

Le béhaviorisme est une théorie du développement mental, et donc aussi de l'apprentissage, dont les principes sont en opposition avec le constructivisme.

A.     Les principes.

« La psychologie, telle que la conçoit le béhavioriste, est une branche parfaitement objective des sciences de la nature. Elle a pour objectif théorique la prédiction et le contrôle du comportement. Le béhavioriste, dans sa recherche sur le comportement, n’admet pas de ligne de démarcation entre l’homme et l’animal »

John Watson, dans la revue Psychological review, 1913.

« Traitez-les comme s’ils étaient de jeunes adultes. Habillez-les et baignez-les avec soins et circonspection. Que votre propre manière d’agir soit toujours objective et d’une tendre fermeté. Ne les étreignez pas, ne les embrassez pas, ne les laissez jamais s’asseoir sur vos genoux. Si vous le devez vraiment, donnez-leur un seul baiser sur le front au moment où ils disent bonsoir. Le matin, serrez-leur la main. Donnez-leur une petite tape sur la tête lorsqu’ils ont particulièrement bien réussi un travail ou lorsqu’ils ont accompli une tâche difficile. Essayez de suivre ces consignes. En une semaine, vous constaterez combine il est aisé d’être totalement objectif avec son enfant tout en restant bienveillant et l’attitude sottement sentimentale que vous aviez eue jusqu'à présent vous fera rougir de honte. »

« Donnez-moi une douzaine d’enfants en bonne santé et de bonne constitution et un monde bien à moi pour les élever, et je vous garantis que si j’en prends un au hasard et que je le forme, j’en ferai un expert en n’importe quel domaine de mon choix — médecin, avocat, marchand, patron et même mendiant ou voleur, indépendamment de ses talents, de ses penchants, tendances, aptitudes, vocation ou origines raciales »

John Watson, Psychological care of the infant and child.

 


John Watson

En 1914, John Watson (1878 - 1958) publie Le Comportement. Introduction à la psychologie comparative (Behavior: an Introduction to Comparative Psychology) et, en 1919, Point de vue d’un béhavioriste sur la psychologie (Psychology from the Standpoint of a Behaviorist).

Le béhaviorisme est une théorie psychologique qui ne retient que les faits observables, ce qui revient en fait à appliquer à l’homme la méthode observée pour l’étude du comportement animal.

Les états mentaux des sujets sont posés comme inaccessibles et inconnaissables car inobservables. Même ce que le sujet peut dire de lui-même et de ses états mentaux n’est, pour un béhavioriste, qu’une reconstruction subjective. Les reconstructions verbales sont déterminées par le système linguistique et par l’environnement social du locuteur. Elles ne peuvent donc être objectives. Le béhaviorisme s’inspire de travaux précédents.

 

 

1.       La loi de renforcement.

Thorndike
(1874 - 1949)

Thorndike (1874 - 1949) formula le premier la liaison S / R (stimulus / réponse) et la loi de renforcement de cette connexion par la récompense en étudiant des rats. Thorndike publie en 1898 les résultats de ses premières recherches dans Animal Intelligence. Il formule la loi de l’effet : pour que la liaison entre une situation et un comportement soit renforcée (c’est-à-dire pour augmenter la probabilité d’obtenir tel comportement dans telle situation), il faut que tel comportement dans telle situation produise une satisfaction pour l’organisme. Cette conception qui lie l’apprentissage à la motivation trouvera des prolongements dans la conception des apprentissages.


« Boîte de Thorndike »

 

2.       Le conditionnement répondant.

Pavlov (1849 - 1936)

Pavlov (1849 - 1936), professeur de pharmacologie et directeur du laboratoire de physiologie de l’Institut de médecine de Saint-Pétersbourg, découvrit les réflexes conditionnés par ses travaux sur le chien (conditionnement répondant). En 1904, il publie ses premiers résultats. Par ses travaux, Pavlov a montré qu’il était possible de déclencher des réactions innées, inconditionnées, comme la sécrétion salivaire, par des stimuli non naturels et arbitraires. En répétant le processus d’association, il arrive à construire un nouveau réflexe conditionné.

Le béhaviorisme postule que les lois qui régissent le comportement des individus peuvent être découvertes en analysant les stimulations qui affectent les individus et motivent leurs réactions.

L’histoire du sujet est donc entièrement contingente et soumise à la pression de l’environnement. Le sujet n’est pas à l’origine de ses conduites, il n’en est pas responsable, il ne fait que réagir. L’individu est alors considéré comme un système entièrement hétéronome. L’état du système est étudié par l’analyse des relations entrée / sorties.

 

 

3.       Le conditionnement opérant.

Skinner (1904 - 1990) a appliqué à la pédagogie les théories béhavioristes en élaborant des enseignements programmés. Il élabore aussi le concept de conditionnement opérant : alors que le chien de Pavlov ne fait que répondre à une détermination extérieure, le rat de Skinner se conditionne “tout seul”. En appuyant sur un levier, il reçoit un peu de nourriture en récompense (renforcement). Le renforcement dépend donc du comportement du sujet. Dans le conditionnement opérant, le sujet participe à son propre conditionnement dans la mesure où le comportement de l’organisme est fonction de l’effet du comportement (satisfaisant ou non) sur l’organisme. Skinner découvre une nouvelle loi du renforcement, loi de l’effet, qui explique l’apprentissage non plus seulement par la contiguïté ou la simultanéité mais par les conséquences.

 

Skinner
(1904 - 1990)

 

L’enseignement programmé est conçu pour agir sur le sujet en renforçant son comportement par une récompense et jamais par une punition, c’est-à-dire par un renforcement positif. Un programme d’enseignement est une suite logique de comportements clairement définis qui conduisent progressivement l’élève au comportement complexe qu’il doit acquérir. La programmation consiste en ce que chaque problème proposé à l’apprenant dépende pour sa solution de la solution du programme précédent.

L’enseignant n’intervient pas directement dans le processus d’apprentissage, il est une sorte de main invisible qui a organisé le contexte de la situation d’apprentissage pour un renforcement maximum en définissant opérationnellement des objectifs précis. D’évaluation, sanction externe, le contrôle devient un facteur interne à la démarche d’apprentissage puisque le constat de réussite renforce l’activité. Chaque réponse souhaitée se trouve ainsi immédiatement renforcée (ce qui n’est pas le cas de l’école traditionnelle que Skinner critique puisque l’enseignant “mentaliste” s’adresse à une classe).

B.     Les limites de la théorie.

Dans La structure du comportement, paru en 1942, Maurice Merleau-Ponty conduit une critique serrée et sévère du béhaviorisme.

Dans ses grandes lignes, le béhaviorisme se présente comme un matérialisme qui prétend réduire la conscience a une sorte de relais neutre (“une boîte noire”). Son modèle causal empiriste[1] (S / R) exclut tout recours à la finalité ou l’intentionnalité[2] dans l’explication des comportements humains ou animaux. La théorie présuppose encore une totale passivité de l’organisme qui se « borne à exécuter ce qui lui est prescrit par le lieu de l’excitation et les circuits nerveux »[3]. Le béhaviorisme opère donc une double réduction : le psychique est réduit au physiologique et le physiologique au physique, c’est-à-dire au mécanisme. On comprend qu’ainsi la subjectivité, l’intériorité de la conscience, devienne une hypothèse inutile.

La critique de Merleau-Ponty se place sur le terrain même de la science. Il récuse la conception naïve de la causalité mise en œuvre en montrant « qu’entre l’organisme et son milieu les rapports ne sont pas de causalité linéaire mais circulaire »[4] et en expliquant que tout organisme est actif dans la mesure où c’est lui « qui choisit dans le monde physique les stimuli auxquels il sera sensible »[5]. Dans son souci d’objectivité, le béhaviorisme se voit conduit à découper le temps en une succession d’instants et à considérer le comportement comme une somme de parties réelles[6], c’est-à-dire à isoler les stimuli et les récepteurs. Or les excitations extérieures sont perçues. La perception d’une couleur, par exemple, n’est pas simplement l’effet d’une cause extérieure, elle dépend aussi des lois de fonctionnement de l’organisme : « Ce ne sont pas les stimuli qui font les réactions ou qui déterminent le contenu de la perception. Ce n’est pas le monde réel qui fait le monde perçu »[7]. En réalité, les excitations sont intégrées à des structures qui font intervenir dans le schéma S / R les propriétés formelles de la situation[8]. Les progrès du comportement ne sont explicables que par l’émergence de ces structures (relations spatiales, temporelles, numériques, fonctionnelles).

Pour ces raisons, la théorie béhavioriste de l’apprentissage se trouve réfutée. L’apprentissage ne peut se réduire à l’addition de conduites nouvelles à des anciennes connexions déterminées entre des stimuli et des réponses, mais plutôt comme une altération générale de tout le comportement.

« Apprendre, ce n’est donc jamais se rendre capable de répéter le même geste, mais de fournir à la situation une réponse adaptée par différents moyens. » (p. 106)

Même chez l’animal, la théorie béhavioriste de l’apprentissage n’est pas vérifiée. Les différents essais et erreurs d’un chimpanzé qui empile des caisses en équilibre instable pour atteindre un but (contre l’idée que son comportement est seulement l’effet de stimulations) ne constituent pas un apprentissage : « la maladresse de l’animal est définitive » (p. 109).

En outre, la théorie est incapable d’expliquer pourquoi n’importe quelle espèce animale ne serait pas capable de n’importe quel apprentissage, dès lors qu’elle possède les récepteurs sensoriels requis.

Enfin le niveau proprement humain, celui des formes symboliques, est inaccessible à l’animal. « Dans le comportement animal, les signes restent toujours des signaux et ne deviennent jamais des symboles » (p. 130). La fonction symbolique permet à l’homme d’échapper au déterminisme strict. Ainsi le “dressage” du pianiste (apparemment béhavioriste), l’habitude acquise par ses mains et doigts, ne l’empêche pas d’improviser des mélodies nouvelles. Même sur un thème imposé par la nature, l’homme est capable de variations libres, qui traduisent à la fois une multiplicité de perspectives et de possibilités. Chez l’homme, la nécessité naturelle laisse la place à la liberté dans la prise de conscience et dans la connaissance. Une même infirmité sensorielle[9] peut être l’occasion d’un esclavage ou d’une plus grande liberté (le physiologique n’indique rien du sens humain donné à tel complexe de stimuli). L’homme est l’être qui a acquis la conscience de soi et de son corps. Son corps n’est pas comme une pure extériorité qui déterminerait la structure de sa conscience, il est aussi objet de sa conscience. Parvenu à la dialectique du sujet et de l’objet, l’homme devient sujet qui connaît objectivement le monde, réalisant ainsi sa liberté.

 

Il est donc difficile d’accepter que tout apprentissage se réduise à l’acquisition de comportements objectifs. L’acquisition du langage peut-il vraiment résulter uniquement de la liaison entre des stimulations, mêmes complexes, et une “réponse” ?

En adoptant la position de Skinner, il faudrait alors admettre que le nourrisson apprend à parler en produisant des sons de manière aléatoire, que les encouragements, sourire et autres retours positifs de l’entourage renforcent le comportement et le guide dans l’acquisition des sons pertinents dans la langue de son entourage, les émissions sonores non renforcées étant peu à peu abandonnées.

Encore une fois, cette approche peut peut-être suffire à décrire les “phonations” d’un perroquet, d’un mainate ou de tout autre animal, elle manque l’essentiel du langage pour l’homme : l’intentionnalité de sa parole[10]. Le béhaviorisme est incapable de rendre compte de la spécificité du langage alors que l’approche cartésienne, qui trouvera des prolongements dans la linguistique de Chomsky, insistait déjà sur l’aspect créateur de la parole, tant au niveau du sens que des formes linguistiques.

Les stades du développement selon la théorie béhavioriste.

 

[1]. Le stimulus est pensé comme un antécédent constant et inconditionné.

[2]. Merleau-Ponty, Op. Cit., p. 6.

[3]. Id., p. 7.

[4]. Id., p. 13.

[5]. Id., p. 12.

[6]. Id., p. 102.

[7]. Id., p. 97.

[8]. Id., p. 112-113.

[9]. Par exemple l’astigmatisme de Le Gréco devient pour lui l’occasion de saisir l’existence humaine dans une perspective nouvelle.

[10]. Cf. DESCARTES, Lettre au marquis de Newcastle, Œuvres, Garnier,

 

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La dernière mise à jour de ce site date du 23/05/19