L'inconscient

 

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Document n° 1 : Descartes, Les passions de l'âme, Art. 27.

« art. 27. La définition des passions de l'âme.

Après avoir considéré en quoi les passions de l'âme différent de toutes ses autres pensées, il me semble qu'on peut généralement les définir des perceptions, ou des sentiments, ou des émotions de l'âme, qu'on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits.

art. 28. Explication de la première partie de cette définition.

On les peut nommer des perceptions lorsqu'on se sert généralement de ce mot pour signifier toutes les pensées qui ne sont point des actions de l'âme ou des volontés, mais non point lorsqu'on ne s'en sert que pour signifier des connaissances évidentes. Car l'expérience fait voir que ceux qui sont les plus agités par leurs passions ne sont pas ceux qui les connaissent le mieux, et qu'elles sont du nombre des perceptions que l'étroite alliance qui est entre l'âme et le corps rend confuses et obscures. On les peut aussi nommer des sentiments, à cause qu'elles sont reçues en l'âme en même façon que les objets des sens extérieurs, et ne sont pas autrement connues par elle. Mais on peut encore mieux les nommer des émotions de l'âme, non seulement à cause que ce nom peut être attribué à tous les changements qui arrivent en elle, c'est-à-dire à toutes les diverses pensées qui lui viennent, mais particulièrement parce que, de toutes les sortes de pensées qu'elle peut avoir, il n'y en a point d'autres qui l'agitent et l'ébranlent si fort que font ces passions.

art. 29. Explication de son autre partie.

J'ajoute qu'elles se rapportent particulièrement à l'âme, pour les distinguer des autres sentiments qu'on rapporte, les uns aux objets extérieurs, comme les odeurs, les sons, les couleurs; les autres à notre corps, comme la faim, la soif, la douleur. J'ajoute aussi qu'elles sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits, afin de les distinguer de nos volontés, qu'on peut nommer des émotions de l'âme qui se rapportent à elle, mais qui sont causées par elle-même, et aussi afin d'expliquer leur dernière et plus prochaine cause, qui les distingue derechef des autres sentiments ».

 

Document n° 2 : DESCARTES, Lettre à Chanut du 06 juin1647.

« Lorsque j’étais enfant, j’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui se faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j’y ai fait réflexion, et que j’ai reconnu que c’était un défaut, je n’en ai plus été ému. Ainsi lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu’il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c’est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu’un défaut, qui nous attire ainsi à l’amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l’exemple que j’ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d’avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux, je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également ; et que, le principal bien de la vie étant d’avoir de l’amitié pour quelques uns, nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que, lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l’esprit, et non dans le corps, je crois qu’elles doivent toujours être suivies ; et la marque principale qui les fait connaître, est que celles qui viennent de l’esprit sont réciproques, ce qui n’arrive pas souvent aux autres. »

 

Document n° 3 :  DESCARTES, lettre à Arnauld du 29 juillet 1648.

« Il ne suffit pas pour nous souvenir d'une chose que cette chose se soit offerte auparavant à notre esprit et qu'elle ait laissé dans le cerveau quelques traces à l'occasion desquelles cette même chose se présente alors à notre pensée; mais il est requis en sus que nous reconnaissions, lorsqu'elle se présente pour la deuxième fois, que cela se fait parce qu'elle a été perçue auparavant par nous. [...]. D'où il suit évidemment que l'exercice de la mémoire ne s'accommode pas de toutes les traces qui ont été laissées dans le cerveau par des pensées précédentes ... »

 

Document n° 4 : Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, Préface, GF, p. 38-39.

« D'ailleurs il y a mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c'est-à-dire des changements dans l'âme même, dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont, ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part, mais, jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir, au moins confusément, dans l'assemblage. C'est ainsi que l'accoutumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d'un moulin ou à une chute d'eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. […]

Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j'ai coutume de me servir de l'exemple du mugissement ou du bruit de la mer, dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit, comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, c'est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas, si cette vague, qui le fait, était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le mouvement de cette vague, et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu'ils soient; autrement, on n'aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose.

On ne dort jamais si profondément qu'on n'ait quelque sentiment faible et confus; et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n'avait quelque perception de son commencement, qui est petit; comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effort du monde, si elle n'était tendue et allongée un peu par de moindres efforts, quoique cette petite extension qu'ils font ne paraisse pas.

Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace par leurs suites qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l'assemblage mais confuses dans les parties, ces impressions que des corps environnants font sur nous, qui enveloppent l'infini; cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l'univers.

On peut même dire qu'en conséquence de ces petites perceptions, le présent est gros de l'avenir et chargé du passé, que tout est conspirant (toutes les choses sont animées d’un même souffle, comme disait Hippocrate), et que, dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l'univers :

Quae sint, quae fuerint, quae mox futura trahantur.

(Celles qui sont, qui furent, celles qui sont sur le point d’être, Virgile, Géorgiques, IV, 492).

Ces perceptions insensibles marquent encore et constituent le même individu, qui est caractérisé, par les traces ou expressions qu'elles conservent des états précédents de cet individu, en faisant la connexion avec son état présent. »

 

Document n° 5 : LEIBNIZ, Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, chap. XXVII, § 3 & 4, GF, p. 197.

« § 3. Le principe d'individuation revient dans les individus au principe de distinction dont je viens de parler. Si deux individus étaient parfaitement semblables et égaux et (en un mot) indistinguables par eux-mêmes, il n'y aurait point de principe d'individuation [...]

§ 4. L'organisation ou configuration sans un principe de vie subsistant, que j'appelle monade, ne suffirait pas pour faire demeurer idem numero ou le même individu; car la configuration peut demeurer spécifiquement sans demeurer individuellement [Suit un exemple de changement de composition sans change­ment de forme : le fer dissout dans de l'acide qui devient du cuivre]. Ainsi il faut dire que les corps organisés aussi bien que d'autres ne demeurent les mêmes qu'en apparence, et non pas en parlant avec rigueur. [...]. Mais quant aux substances, qui ont en elles une véritable et réelle unité substantielle, à qui puisse appartenir les actions vitales proprement dites, et quant aux êtres subs­tantiels, quae uno spiritu continentur, comme parle un ancien jurisconsulte, c'est-à-dire qu'un certain esprit indivisible les anime, on a raison de dire qu'elles demeurent parfaitement le même individu par cette âme ou cet esprit, qui fait le moi dans celle qui pensent. »

 

Document n° 6 : Freud, Essais de psychanalyse, « Le Moi et le Ça », Payot, 1981.

« Dans sa forme simplifiée, le cas de l'enfant mâle se présente ainsi : tout au début, il développe un investissement d'objet à l'égard de la mère, qui prend son point de départ dans le sein maternel et représente le modèle exemplaire d'un choix d'objet selon le type par étayage ; quant au père, le garçon s'en empare par identification.

Les deux relations cheminent un certain temps côte à côte jusqu'à ce que, les désirs sexuels à l'égard de la mère se renforçant et le père étant perçu comme un obstacle à ces désirs, le complexe d'Œdipe apparaisse. L'identification au père prend alors une tonalité hostile, elle se convertit en désir d'éliminer le père et de le remplacer auprès de la mère. À partir de là, la relation au père est ambivalente ; on dirait que l'ambivalence inhérente dès l'origine à l'identification est devenue manifeste. L'attitude ambivalente à l'égard du père et la tendance objectale uniquement tendre envers la mère représentent chez le garçon le contenu du complexe d'Œdipe simple, positif. »

 

Document n° 7 : Freud, « La triple blessure de l’humanité », Introduction à la psychanalyse (1916), 2ème partie, chap. 18.

 « Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessibles à tous. D’où la levée générale de boucliers contre notre science, l’oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d’une opposition qui secoue toutes les entraves d’une logique impartiale ».
Sigmund Freud,

 

Document n° 8 : Sigmund FREUD, « L’inconscient et son interprétation » (1922), article publié dans Résultats, idées, problèmes, II, trad. J. Laplanche, PUF, 6e éd., 1998.

« Ce fut un triomphe pour l’art de l’interprétation de la psychanalyse lorsqu’elle réussit à prouver que certains actes psychiques fréquents des personnes normales, pour lesquels jusqu’à présent on n’avait pas requis la moindre explication psychologique, sont à comprendre comme les symptômes des névrosés, c’est-à-dire ont un sens, qui n’est pas connu de l’intéressé mais peut être facilement trouvé par l’effort d’analyse. Les phénomènes en question, l’oubli momentané de paroles et de noms habituellement bien connus, l’oubli de résolutions, les si fréquents lapsus linguœ, erreur de lecture, lapsus calami, fait de perdre ou d’égarer des objets, maintes erreurs ou actes d’auto-endommagement apparemment fortuits, enfin des mouvements que l’on accomplit par habitude, comme sans intention et par jeu, des mélodies qu’on fredonne “sans penser à rien” et autres choses encore – tout ceci fut soustrait à l’explication physiologique, pour peu que celle-ci ait été tentée, fut présenté comme rigoureusement déterminé et reconnu comme manifestation d’intentions réprimées de la personne ou comme conséquence d’une interférence de deux intentions, dont l’une était inconsciente durablement ou dans l’instant. Cette contribution à la psychologie était polyvalente. Le champ du déterminisme psychique s’en trouva élargi dans des proportions insoupçonnées; l’abîme supposé entre les faits psychiques normaux et les faits psychiques morbides fut réduit ; dans de nombreux cas, on a pu aisément voir clair dans le jeu des forces psychiques, qu’on ne pouvait pas ne pas supposer derrière les phénomènes. Finalement, on acquit ainsi un matériel, propre comme nul autre à éveiller la croyance en l’existence d’actes psychiques inconscients, même chez ceux à qui l’hypothèse d’un psychisme inconscient apparaît comme bizarre, voire même absurde. [...]

Un nouvel accès aux profondeurs de la vie de l’âme s’ouvrit lorsque l’on appliqua la technique de la libre association aux rêves, les siens propres ou ceux des patients analytiques. En fait, la plus grande et la meilleure part de ce que nous savons des processus se déroulant dans les couches inconscientes de l’âme provient de l’interprétation des rêves. La psychanalyse a restitué au rêve la signification qui lui était autrefois, dans les temps anciens, généralement dévolue, mais elle procède autrement avec lui. Elle ne s’en remet pas à la sagacité de l’interprète du rêve, mais pour la plus grande part, transfère la tâche au rêveur lui-même, en lui demandant ce qu’il associe aux différents éléments du rêve. En poursuivant plus avant ces associations, on parvient à la connaissance de pensées qui recouvrent parfaitement le rêve, mais qui, jusqu’à un certain point, se révèlent être des pans de l’activité de l’âme en éveil, ayant pleine valeur et parfaitement compréhensibles. Ainsi le rêve remémoré se trouve-t-il, en tant que contenu manifeste du rêve, confronté aux pensées latentes du rêve trouvées par interprétation. Le processus qui a converti ces pensées et ce contenu, en “rêve” justement, et qui est défait par le travail de l’interprétation, peut à bon droit être appelé travail du rêve.

Les pensées latentes du rêve, nous les appelons également, en raison de leur relation à la vie de veille, restes diurnes. Elles se trouvent condensées de façon étonnante par le travail du rêve, auquel on aurait tout à fait tort d’attribuer un caractère “créateur”, déformées par le déplacement d’intensités psychiques, organisées pour la présentation en images visuelles, et sont par ailleurs soumises, avant que n’aboutisse la mise en forme du rêve manifeste, à une élaboration secondaire, qui pourrait bien donner à la nouvelle construction quelque chose comme du sens et de la cohésion. À vrai dire, ce dernier processus n’appartient plus au travail du rêve. »

 

Document n° 9 : FREUD, L'inquiétante étrangeté

« Une violente répression d’instincts puissants exercée de l’extérieur n’apporte jamais pour résultat l’extinction ou la domination de ceux-ci, mais occasionne un refoulement qui installe la propension à entrer ultérieurement dans la névrose. La psychanalyse a souvent eu l'occasion d’apprendre à quel point la sévérité indubitablement sans discernement de l’éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité d’agir et de la capacité de jouir, la normalité exigée est acquise. Elle peut aussi enseigner quelle précieuse contribution à la formation du caractère fournissent ces instincts asociaux et pervers de l’enfant, s’ils ne sont pas soumis au refoulement, mais sont écartés par le processus dénommé sublimation de leurs buts primitifs vers des buts plus précieux. Nos meilleures vertus sont nées comme formations réactionnelles et sublimations sur l’humus de nos plus mauvaises dispositions. L'éducation devrait se garder soigneusement de combler ces sources de forces fécondes et se borner à favoriser les processus par lesquels ces énergies sont conduites vers le bon chemin. »

 

Document n° 10 :  Ludwig Wittgenstein, Leçons et conversations, 1942, Folio, p. 90.

« Supposez un homme affamé qui ait une hallucination de nourriture. Ce que Freud veut dire, c'est que l'hallucination, quel que soit son thème, requiert une énergie considérable. Elle n'est pas quelque chose qui pourrait se produire normalement; non, cette énergie se déploie dans les circonstances exceptionnelles où chez un homme le désir de nourriture est irrésistible. C'est là simple spéculation. C'est le genre d'explication que nous sommes enclins à accepter. Elle ne se présente pas comme le résultat d'un examen détaillé d'hallucinations variées.

Avec son analyse, Freud fournit des explications que nombre de gens sont enclins à accepter. Il souligne qu'ils n'y sont pas enclins. Mais si l'explication est telle que les gens ne sont pas enclins à l'accepter, il est hautement probable que c'est aussi en genre d'explication qu'ils sont enclins à accepter. Et c'est là ce que Freud a en fait mis en lumière. Voyez l'idée de Freud selon laquelle l'anxiété est toujours, d'une façon ou d'une autre, une répétition de l'anxiété que nous avons éprouvée à la naissance. Il ne l'établit pas en se référant à une preuve — comment le pourrait-il? Mais voilà une idée qui a un caractère attrayant prononcé. Elle est attrayante comme le sont les explications mythologiques, ces explications qui disent que tout est répétition de quelque chose qui est arrivé antérieurement. »

 

Document n° 11 : Ludwig Wittgenstein, Leçons et conversations, 1942, éd. Folio, 1992, p. 89.

« Supposez encore que vous veuillez parler de causalité en ce qui concerne le jeu des sentiments. “Le déterminisme s'applique à l'esprit avec autant de vérité qu'aux choses de la physique.” Ceci est obscur parce que, lorsque nous pensons à des lois causales pour les choses de la physique, nous pensons à des expérimentations. Nous n'avons rien de la sorte qui soit lié aux sentiments ou à l motivation. Et cependant, les psychologues tiennent à dire : “Il doit y avoir une loi” — bien qu'on n'en ait trouvé aucune. (Freud : “Votre intention est-elle de dire, Messieurs, que c'est le hasard qui gouverne les changements dans les phénomènes mentaux ?”) Quant à moi, ce qui me paraît important, c'est le fait qu'il n'y a effectivement aucune loi de ce genre. »

 

Document n° 12 : Jean-Paul Sartre, Lêtre et le néant, Gallimard, 1943, p. 88.

« Si en effet nous repoussons le langage et la mythologie chosiste de la psychanalyse nous nous apercevons que la censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle refoule. Si nous renonçons en effet à toutes les métaphores représentant le refoulement comme un choc de forces aveugles, force est bien d’admettre que la censure doit choisir et, pour choisir, se représenter. D’où viendrait, autrement, qu’elle laisse passer les impulsions sexuelles licites, qu’elle tolère que les besoins (faim, soif, sommeil) s’expriment dans la claire conscience ? (...) Mais il ne suffit pas qu’elle discerne les tendances maudites, il faut encore qu’elle les saisisse comme à refouler, ce qui implique chez elle, à tout le moins, une représentation de sa propre activité. En un mot comment la censure discernerait-elle les impulsions refoulables sans avoir conscience de les discerner ? Peut-on concevoir un savoir qui serait ignorance de soi ? (...) Ainsi les résistances du malade impliquent au niveau de la censure une représentation du refoulé en tant que tel, une compréhension du but vers quoi tendent les questions du psychanalyste et un acte de liaison synthétique par lequel elle compare la vérité du complexe refoulé à l’hypothèse psychanalytique qui le vise ».

 

Document n° 13 : Sigmund Freud, Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, 1910, éd. Gallimard, 1987, p. 177.

« Les pulsions et leurs transformations sont le point ultime que la connaissance psychanalytique peut atteindre. A partir de là, elle cède la place à l'investigation biologique. Quant à la tendance au refoulement, tout comme l'aptitude à la sublimation, nous sommes obligés de les ramener aux fondements organiques du caractère, base première sur laquelle s'élève l'édifice psychique. »

 

Document n° 14 : ALAIN, Les passions et la sagesse, « Les idées et les âges », [1927], « VI : La conscience », Gallimard, La Pléiade, I, p. 28.

« Enfin, la conscience sans réflexion n'apparaît qu'à la réflexion. C'est dire que la faible conscience n'est un fait que dans la plus haute conscience. Il y a donc une sorte de sophisme, à bien regarder, si l'on suppose qu'un être vive en cet état de demi-conscience, et y reste toujours, et sache néanmoins qu'il y reste. C'est transformer en choses les jeux de la pensée; c'est vouloir que la demi-conscience existe comme la lumière atténuée de cette cave. Remarquant cette bordure et cette pénombre de vos pensées, vous prétendez, la laissant telle, la séparer, et qu'elle pense pour soi, non pour vous. Pour parler autrement, c'est vouloir que ce qui se définit par ne pas penser soit encore une pensée. Les souvenirs, qui viennent et s'en vont, comme s'ils sortaient de cette ombre et y rentraient, sont ce qui donne appui à cette intime mythologie; car il faut faire grandement attention pour remarquer que, ce qui est conservé et qui revient, c'est toujours une action, comme réciter. Faute d'avoir bien regardé là, on imagine les souvenirs comme des pensées qui sont ordinairement derrière nous en quelque sorte, et à un moment se montrent. En parlant de là on développe aisément une doctrine aussi fantastique que l'ancienne doctrine des ombres et des enfers. Car rien n'empêche qu'une idée soit encore une idée dans cette ombre, qu'elle vive, s'élabore, se fortifie, se transforme, dans cette ombre. Il ne faut pas moins qu'une doctrine des rêves, une doctrine de la personne, et une doctrine de l'idée pour effacer tout à fait cette illusion aimée. Je devais la signaler dès maintenant ici parce que je veux traiter de la conscience comme d'une puissance humaine non divisible, et qui, à son moindre degré, se trouve supposée toute. En d'autres mots, je veux décrire la conscience comme la fonction de réfléchir, fonction de luxe inséparable du loisir et de l'excédent qui sont le propre de la société humaine. »

 

Document n° 15 : Alain, Éléments de philosophie, Livre II, chap. 16, Gallimard, coll. Idées, pp. 149 sq.

« L'homme est obscur à lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre Moi ; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a point de pensées en nous sinon par l'unique sujet, Je, cette remarque est d'ordre moral. Il ne faut point se dire qu'en rêvant on se met à penser. Il faut savoir que la pensée est volontaire ; tel est le principe des remords : “Tu l'as bien voulu !” On dissoudrait ces fantômes en se disant simplement que tout ce qui n'est point pensée est mécanisme, ou encore mieux, que ce qui n'est point pensée est corps, c'est-à-dire chose soumise à ma volonté ; chose dont je réponds. Tel est le principe du scrupule. [...]

L'inconscient est donc une manière de donner dignité à son propre corps ; de le traiter comme un semblable ; comme un esclave reçu en héritage et dont il faut s'arranger. L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps. On a peur de son inconscient ; là se trouve logée la faute capitale. Un autre Moi me conduit qui me connaît et que je connais mal. L'hérédité est un fantôme du même genre. « Voilà mon père qui se réveille ; voilà celui qui me conduit. Je suis par lui possédé. » [...]

On s’amuse à faire le fou. Tel est ce jeu dangereux. On voit que toute l’erreur ici consiste à gonfler un terme technique, qui n’est qu’un genre de folie […] Au contraire, vertu, c’est se dépouiller de cette vie prétendue, c’est partir de zéro. “Rien ne m’engage” ; “Rien ne me force”. “Je pense, donc je suis”. Cette démarche est un recommencement. Je veux ce que je pense, et rien de plus. […]

En somme, il n'y a pas d'inconvénient à employer couramment le terme d'inconscient ; c'est un abrégé du mécanisme. Mais, si on le grossit, alors commence l'erreur ; et, bien pis, c'est une faute. »

 

A voir, le film de John Huston (1962) Freud passions secrètes, qui au-delà de la découverte de l'inconscient par Freud, traite aussi de la recherche scientifique et de la quête philosophique de la vérité. Le rôle de Freud est tenu par Montgomery Clift, dans une interprétation vraiment remarquable.

Vous pouvez lire aussi Scénario Freud de Jean-Paul Sartre, que Huston lui avait commandé. Mais les difficultés du dialogue entre les deux créateurs ne leur permirent pas d'aller au bout de leur projet commun. Huston décida de construire lui-même le scénario de son film. Sartre s'en tint à son idée.

 

Sur le thème du double et de la part d'ombre de l'individu, il faut voir et revoir Citizen Kane qu'Orson Welles tourna en 1941, un film qu'il est difficile de présenter rapidement tant il est dense, intéressant, novateur. Ce film est un monument de l'histoire du cinéma, loin des canons de la production industrielle des studios hollywoodiens, dont la grandeur a quand même été de permettre la réalisation de ce film en laissant carte blanche à son réalisateur.

Orson Welles est un truqueur, la plupart des scènes sont des illusions réalisées soit à la prise de vue, soit au montage. C'est encore un truqueur dans le scénario : tout est visible et pourtant tout est caché, dès la première image ! La caméra filme une pancarte sur une grille : "No trespassing". Cette "défense d'entrer est aussitôt interprétée comme une invitation par la caméra qui franchit la grille. Le message est clair : le cinéma d'Orson Welles ne respectera pas les conventions sociales (ni dans la manière de filmer, ni dans son intention artistique).

Vous trouverez des informations complémentaires sur le site du film et sur Wikipédia.

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  •  Une schématisation de la topique freudienne :

 
  •  L'un des maîtres de Freud.

Jean-Martin Charcot (1825-1893) fit faire un bon an avant à la neurologie en proposant une nouveau concept pour étudier le cerveau. Au lieu de le considérer comme homogène, il le conçoit comme une association d'aires ayant des fonctions différentes. Il est l'un des premiers à décrire la "maladie de Parkinson". Son service de neurologie à La Salpêtrière devient le plus célèbre d'Europe. Sa notoriété attire de nombreux étudiants étrangers. Parmi ceux-ci, le jeune Sigmund Freud étudiera pendant un an les manifestations de l'hystérie, les effets de l'hypnotisme et de la suggestion. Tous les mardis, Charcot présentait ses malades dans des leçons demi-mondaines qui attiraient du public bien au-delà des seuls étudiants en médecine.

Une leçon de Charcot à La Salpêtrière,
tableau d'André Bouillet, 1887 (visible à la faculté de médecine, Paris, 6è)

 

  1.     La libération passe-t-elle par le refus de l’inconscient ?

  2.     Les rêves ont-ils un sens ?

  3.     Le recours à l’inconscient autorise-t-il l’alibi de l’inconscience ?

  4.     L’hypothèse de l’inconscient contredit-elle l’exigence morale ?

  5.     L’idée d’inconscient exclut-elle l’idée de liberté ?

  6.     Peut-il y a voir une science de l’inconscient ?

 

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La dernière mise à jour de ce site date du 11/03/20