Dissertation

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Je vous propose deux versions d'un même épisode légendaire de la vie d'Esope. La première version de 1582 traduit en français le texte grec de Maxime Planude (écrit au 13ème siècle). La deuxième version est la traduction faite par La Fontaine qu'il publia au début de l'édition de ses fables, inspirées pour certaines de celles d'Esope.

L'objectif est d'initier une réflexion sur le langage.

En lisant le texte de 1582, que j'ai recopié en respectant du mieux possible la graphie originale (sauf le "s" long que j'ai transcrit par un "s" normal. Le "s" long a été remplacé par l'accent circonflexe), vous pourrez observer la variation des graphies. L'auteur écrit "Xanthus" ou "Xãthus" ; "bref" ou "brief",... Il n'y a pas encore à proprement parler de norme de l'écrit, une orthographe, seulement des régularités ou des habitudes. La manière de noter les phonèmes n'est pas fixée. Le vocabulaire non plus. Par exemple, "periures" (qui a donné "parjure") a disparu dans sa graphie du 16ème alors que "viande" ou "philosophe" sont restés.

La traduction de La Fontaine n'est pas "fidèle" au texte grec. Mais une traduction peut-elle être fidèle ?

Bonne lecture

 
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Maxime Planude, Les fables et la vie d’Esope le phrygien,

traduite de nouveau en français selon la vérité Grecque, 1582, extrait, pp. 41-44.

 

De quelles viandes Esope traita les Hôtes de Xanthus. Chapitre XIIII.

 De rechef quelque temps après Xanthus cõuia ses disciples à souper, & commanda à Esope qu’il allast acheter tout ce qu’il trouveroit de bon & d’excellent. Il s’en alla, & en chemin il disoit à part soy : Ie mõntreray à mõ maistre cõme il ne faut point commãder sottement. Apres dõc qu’il eut acheté des lãgues de pourceau & leur eut tresbiẽ appareillees pour ses hostes ? il donna à chacun sa lãngue rotie auec la sauce. Les disciples louoyẽt cette belle entrée, comme viande propre pour philosophes, par ce que la langue sert à bien parler. Esope les seruit encore de langues bouillies, & combien qu’ils demandassent d’autres metz & viãdes, toutesfois il ne les seruoit que de lãgues. Les disiciples fachez d’vne mesme viande tant de fois seruie, Iusqu’à quand (disoiẽt ils) cesseras tu d’aporter des langues car en mãgeãt tout le iour des langues, nous auons escorché les notres. Xãthus tout courroucé lui dist : n’as-tu autre chose Esope ? Nõ certes dist Esope. Et Xãthus dist. Ne t’auois ie pas commãdé, vilain babouin que tu n’achetasses tout ce q tu touuerois de bon & excellent ? Esope répondit, Ie te remercie grandemẽt de ce qu’en la presence des philosophes tu me reprens. Car ce qui ha il donc en cette vie meilleur & plus excellent que la langue ? car toute doctrine, toute philosophie est montrée & enseignée par icelle : par icelle nous dõnons, nous receuons, par icelle on demene les causes, on salue l’un l’autre, on prie, par icelle fleurit l’eloquence, par icelle accomplit on les mariages, on batit les citez, par icelle les hommes sont gardez. Bref par icelle toute notre vie cõsiste. Parquoy il n’y ha rien meilleur que la lãgue. A cette cause les disciples disans qu’Esope auoit tresbien dit, & dõnans le tort à Xanthus s’en allerent.

Le second service des langues. Chapitre XV.

 Le lendemain les disicples blamoyent derechef Xãthus, & icelui répondoit que cela n’auoit été de son consentement : mais la malice de son méchant serviteur. Mais il changera auiourd’huy le soupper, & moimesme parlerai à lui en votre presence. Xanthus dõc appela son serviteur, & lui cõmãda d’acheter toutes choses mauuaises & de nulle valueur, disãt que ses disciples deuoient souper auec soy. Esope alla au marché & sans riẽ chãger, & derechef il acheta des langues : & apres qu’il les eut appareillées, il en don na aux assistans. Les autres murmuroient entre eux, & disoiẽt : voicy encores des lãgues de Pourceau. Et incontinẽt apres il apporta d’autres langues, & encore d’autres, & puis encore d’autres. Or Xanthus ne prenant point en gré cecy. Qu’est-ce-cy ? dist-il. Penses-tu mechãt, que ie t’eusse dict de rechef que tu achetasses toutes choses bonnes & excellentes ? Mais qui plus est ne t’auois-ie pas dit & commãdé à cette foys, que tu achetasses tout ce que tu trouuerois de mauuais, & de nulle valeur ? Esope reespondit : & qui a-il pire que la Langue ? Ces villes ne sont elles pas destruites par icelle ? Les hommes ne sont il spas tuez par icelle ? Tous mensonges, maledictions & periures, ne sont il spas commis par icelles ? Brief toute notre vie n’est elle pas rẽplie d’erreurs infinis par icelle ? Après qu’Esope eut dit cecy, l’vn des assistãs dit à Xanthus. Certainement si tu ne te gardes, cestui cy te fera enrager, car tel est sõ esprit quelle est sa corpulence. Et Esope luy dist, Tu me sembles estre vn Homme de mauuaise sorte & curieux, qui veux irriter le maistre contre le serviteur.

Xanthus oyant ceci & ne desirant riẽ plus que de touuer occasion pour battre son lourdaut, Banni (dict) il pource que tu as appelé mõ ami curieux, ameine moi & me mõtre vn hõme sans souci.

 

Jean de La Fontaine, Fables, « la vie d’Esope le phrygien ».

« Un certain jour de marché, Xantus, qui avait dessein de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d’acheter ce qu’il y aurait de meilleur, et rien autre chose. Je t’apprendrai, dit en soi-même le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t’en remettre à la discrétion d’un esclave. Il n’acheta donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces ; l’entrée, le second, l’entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent d’abord le choix de ce mets ; à la fin ils s’en dégoûtèrent. Ne t’ai-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y aurait de meilleur ? Eh ! qu’y a-t-il de meilleur que la langue ? reprit Ésope. C’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l’organe de la vérité et de la raison : par elle on bâtit les villes et on les police ; on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées, on s’acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les dieux. Eh bien ! dit Xantus (qui prétendait l’attraper), achète-moi demain ce qui est de pire : ces mêmes personnes viendront chez moi ; et je veux diversifier.

Le lendemain Ésope ne fit encore servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde : c’est la mère de tous débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si on dit qu’elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de l’erreur, et, qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si d’un côté elle loue les dieux, de l’autre elle profère des blasphèmes contre leur puissance. Quelqu’un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui était fort nécessaire ; car il savait le mieux du monde exercer la patience d’un philosophe. »

 

 

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La dernière mise à jour de ce site date du 29/04/20