La justice

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Le droit naturel avant Rousseau
Justice et morale chez Kant

Bruegel le Vieux,  La justice, 1559.

 

 

 

La bibliographie pour approfondir, ici.

Document n° 1 :   Le code d’Hammourabi (vers 1750 av. J.C.)

« § 195. Si un enfant a frappé son père, on lui coupera les mains.

§ 196. Si un homme a crevé l’œil d’un homme libre, on lui crèvera un œil.

§ 197. S’il a brisé un membre d’un homme libre, on lui brisera un membre.

§ 198. S’il a crevé l’œil d’un mouchkinou[1], ou brisé un membre d’un mouchkinou, il paiera une mine d’argent.

§ 199. S’il a crevé l’œil d’un esclave d’homme libre ou brisé un membre d’un esclave d’homme libre, il payera la moitié de son prix.

§ 200. Si un homme a fait tomber les dents d’un homme de même condition que lui, on fera tomber ses dents.

§ 201. S’il a fait tomber les dents d’un mouchkinou, il payera un tiers de mine d’argent. »

Document n° 2 :  La Bible, « Premier Livre des rois »,  "Le jugement de Salomon", 3, v. 16-28

« Alors deux femmes de mauvaise vie vinrent vers le roi et se tinrent devant lui. L’une des femmes dit : « De grâce, mon seigneur ! Cette femme et moi, nous demeurions dans la même maison, et j’ai mis au monde un enfant près d’elle dans la maison. Trois jours après que j’avais mis au monde mon enfant, cette femme a mis aussi au monde un enfant. Nous étions ensemble; aucun étranger n’était avec nous dans la maison, il n’y avait que nous deux dans la maison. Le fils de cette femme mourut pendant la nuit, parce qu’elle s’était couchée sur lui. Elle se leva au milieu de la nuit, elle prit mon fils à mes côtés tandis que la servante dormait, et elle le coucha dans son sein, et son fils qui était mort, elle le coucha dans mon sein. Lorsque je me suis levée le matin pour allaiter mon fils, voici qu’il était mort; mais, l’ayant considéré attentivement le matin, je m’aperçus que ce n’était pas mon fils que j’avais enfanté. »

L’autre femme dit : « Non! C’est mon fils qui est vivant, et c’est ton fils qui est mort. » Mais la première répliqua : « Nullement, c’est ton fils qui est mort, et c’est mon fils qui est vivant. » Et elles se disputaient devant le roi.

Le roi dit : « L’une dit : C’est mon fils qui est vivant, et c’est ton fils qui est mort; et l’autre dit : Nullement, c’est ton fils qui est mort, et c’est mon fils qui est vivant. »

Et le roi dit : « Apportez-moi une épée. » On apporta l’épée devant le roi.

Et le roi dit : « Partagez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre. »

Alors la femme dont le fils était vivant dit au roi, car elle sentait ses entrailles s’émouvoir pour son fils : « Ah! Mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et qu’on ne le tue pas! » Et l’autre disait : « Qu’il ne soit ni à moi ni à toi ; partagez-le. »

Et le roi répondit et dit : « Donnez à la première l’enfant qui vit, et qu’on ne le tue pas ; c’est elle qui est sa mère. »

Tout Israël apprit le jugement que le roi avait prononcé, et l’on craignit le roi, en voyant qu’il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice. »

Document n° 3 :  La Bible, Ancien testament, trad. œcuménique, Livre de poche, 1979.

« Mais si malheur arrive, tu prendras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. et quand un homme frappera l’œil de son serviteur ou l’œil de sa servante et l’abîmera, il les laissera aller libres, en compensation de leur œil. » (« Exode », 21, v. 23-26)

« Si un homme provoque une infirmité chez un compatriote, on lui fera ce qu’il a fait : fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent ; on provoquera chez lui la même infirmité qu’il a provoquée chez l’autre » (« Lévitique », 24, v. 19-20)

Document n° 4 :  La Bible, Nouveau testament, trad. œcuménique, Livre de poche, 1979.

«Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Et moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre » (Matthieu, 5. 38).

« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. A qui te frappe sur une joue présente encore l’autre. A qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique » (Luc, 6, v. 27-29).

Document n° 5 :  Le Coran, trad. Masson, Gallimard, 1967.

« La loi du talion vous est prescrite en cas de meurtre : l’homme libre pour l’homme libre ; l’esclave pour l’esclave, la femme pour la femme » (2, « La vache », v. 178)

« Nous leur avons prescrit dans la Tora : vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures tombent sous la loi du talion ; mais celui qui abandonnera généreusement son droit obtiendra expiation de ses fautes. Les injustes sont ceux qui ne jugent pas les hommes d’après ce que Dieu a révélé » (5, « La table servie », v. 45)

« Les injustes ne seront pas heureux » (6, « Les troupeaux », v. 135)

« ne tuez personne injustement ;

Dieu vous l’a interdit » (6, « Les troupeaux », v. 151)

« Ne touchez à la fortune de l’orphelin, jusqu’à ce qu’il ait atteint sa majorité, que pour le meilleur usage. Donnez le poids et la mesure exacts. Lorsque vous parlez (= juger), soyez équitables même s’il s’agit d’un parent proche. Soyez fidèles au pacte de Dieu. » (6, « Les troupeaux », v. 152).

Document n° 6 : B. Warée, Curiosités judiciaires, A. Delahays libraire-éditeur, 1859, p. 386.

« Un marchand chrétien accorda avec un chamelier turc pour le transport d’un certain nombre de balles de soie, qu’il voulait faire voiturer d’Alep à Constantinople, et se mit en chemin avec lui ; mais, au milieu de la route, il tomba malade et ne put suivre la caravane, qui arriva longtemps avant lui, à cause de ce contretemps. Le chamelier, ne voyant pas venir son homme au bout de quelques semaines, s’imagina qu’il était mort, vendit les soies et changea de profession. Le chrétien arriva enfin, le trouva après avoir perdu bien du temps à le chercher, et lui demanda ses marchandises. Le fourbe feignit de ne pas le connaître, et nia d’avoir jamais été chamelier. Le cadi, devant qui cette affaire fut portée, dit au chrétien : “Que demandes-tu ? - Je demande, dit-il, vingt balles de soie que j’ai remises à cet homme-ci. - Que réponds-tu à cela ? dit le cadi au chamelier. - Que je ne sais, reprit-il, ce qu’il veut me dire avec ses balles de soie et ses chameaux, et que je ne l’ai jamais vu ni connu.” Alors le cadi, se tournant vers le chrétien, lui demanda quelle preuve il pouvait donner de ce qu’il avait avancé. Le marchand n’en put donner d’autre sinon que sa maladie l’avait empêché de suivre le chamelier. Le cadi leur dit à tous deux qu’ils étaient des bêtes, et qu’ils se retirassent de sa présence. Il leur tourna le dos, et, pendant qu’ils sortaient ensemble, il se mit à une fenêtre et cria assez haut : “Chamelier, un mot !” Le Turc tourna la tête, sans songer qu’il venait d’abjurer cette profession. Alors le cadi, l’obligeant à revenir sur ses pas, lui fit donner la bastonnade et avouer sa friponnerie, et le condamna à payer la soie, outre une amende pour les épices. »

Document n° 7 : Epictète, Manuel, XX, Gallimard, La Pléiade, p. 1117.

« Souviens-toi que l’auteur d’un outrage n’est pas celui qui injurie ni celui qui frappe, mais le jugement qui fait croire que l’on est outragé par eux. Quand donc on t’a mis en colère, sache que c’est ta propre opinion qui t’a mis en colère »

Document n° 8 : Hegel, Propédeutique philosophique, Editions de Minuit, p. 53

« La vengeance se distingue de la punition en ce que l’’une est une réparation obtenue par un acte de la partie lésée, tandis que l’autre est l’œuvre d’un juge. Il faut donc que la réparation soit effectuée à titre de punition, car, dans la vengeance, la passion joue son rôle, et le droit se trouve troublé. De plus, la vengeance n’a pas la forme du droit, mais celle de l’arbitraire, car la partie lésée agit toujours par sentiment ou selon un mobile subjectif. Aussi bien, quand le droit se présente sous la forme de la vengeance, il constitue à son tour une nouvelle offense, n’est senti que comme conduite individuelle, et provoque inexpiablement, à l’infini, de nouvelles vengeances. »

Document n° 9 :  Hegel, Principes de la philosophie du droit [1821], § 102-103, Vrin, pp. 146.

« § 102 : Dans cette sphère de l’immédiateté du droit, la suppression du crime est sous sa forme punitive vengeance. Selon son contenu, la vengeance est juste, dans la mesure où elle est la loi du talion. Mais, selon sa forme, elle est l’action d’une volonté subjective, qui peut placer son infinité dans toute violation de son droit et qui, par suite, n’est juste que d’une manière contingente, de même que, pour autrui, elle n’est qu’une volonté particulière. Du fait même qu’elle est l’action positive d’une volonté particulière, la vengeance devient une nouvelle violation du droit : par cette contradiction, elle s’engage dans un processus qui se poursuit indéfiniment et se transmet de génération en génération, et cela, sans limite. (…)

Addition : Le châtiment prend toujours la forme de la vengeance dans un état de la société, où n’existent encore ni juges ni lois. La vengeance reste insuffisante, car elle est l’action d’une volonté subjective et, de ce fait, n’est pas conforme à son contenu. Les personnes qui composent un tribunal sont certes encore des personnes, mais leur volonté est la volonté universelle de la loi, et elles ne veulent rien introduire dans la peine, qui ne soit pas dans la nature de la chose. Pour celui qui a été victime d’un crime ou d’un délit, par contre, la violation du droit n’apparaît pas dans ses limites quantitatives et qualitatives, mais elle apparaît comme une violation du droit en général. C’est pourquoi celui qui a été ainsi lésé peut être sans mesure quand il use de représailles, ce qui peut conduire à une nouvelle violation du droit. La vengeance est perpétuelle et sans fin chez les peuples non civilisés.

§ 103 : Exiger qu’on mette fin à cette contradiction (…) qui a sa source dans la manière de supprimer la violation du droit, c’est exiger une justice qui soit délivrée de l’intérêt subjectif, de la forme subjective et de la contingence engendrée par la force, donc une justice qui ne soit plus vengeance, mais châtiment. C’est là l’exigence d’une volonté, qui, dans son caractère de volonté subjective particulière, aspire à l’universalité. Ce concept de la moralité n’est pas seulement une exigence, il est issu de ce mouvement même. »

Document n° 10 :  Claude Lévi-Strauss [1908-2009], Tristes tropiques, chapitre 28 « Un petit verre de rhum » (1955).

« Des sociétés, qui nous paraissent féroces à certains égards, savent être humaines et bienveillantes quand on les envisage sous un autre aspect. Considérons les Indiens des plaines de l’Amérique du Nord qui sont ici doublement significatifs, parce qu’ils ont pratiqué certaines formes modérées d’anthropophagie, et qu’ils offrent un des rares exemples de peuple primitif doté d’une police organisée. Cette police (qui était aussi un corps de justice) n’aurait jamais conçu que le châtiment du coupable dût se traduire par une rupture des liens sociaux. Si un indigène avait contrevenu aux lois de la tribu, il était puni par la destruction de tous ses biens : tente et chevaux. Mais du même coup, la police contractait une dette à son égard ; il lui incombait d’organiser la réparation collective du dommage dont le coupable avait été, pour son châtiment, la victime. Cette réparation faisait de ce dernier l’obligé du groupe, auquel il devait marquer sa reconnaissance par des cadeaux que la collectivité entière – et la police elle-même – l’aidait à rassembler, ce qui inversait de nouveau les rapports ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que, au terme de toute une série de cadeaux et de contre-cadeaux, le désordre antérieur fût progressivement amorti et que l’ordre initial eût été restauré. Non seulement de tels usages sont plus humains que les nôtres, mais ils sont aussi plus cohérents, même en formulant le problème dans les termes de notre moderne psychologie : en bonne logique, l’« infantilisation » du coupable impliquée par la notion de punition exige qu’on lui reconnaisse un droit corrélatif à une gratification, sans laquelle la démarche première perd son efficacité, si même elle n’entraîne pas des résultats inverses de ceux qu’on espérait. Le comble de l’absurdité étant, à notre manière, de traiter simultanément le coupable comme un enfant pour nous autoriser à le punir, et comme un adulte afin de lui refuser la consolation ; et de croire que nous avons accompli un grand progrès spirituel parce que, plutôt que de consommer quelques-uns de nos semblables, nous préférons les mutiler physiquement et moralement. »


[1]. Citoyen ordinaire qui n’est pas un notable ni un esclave.

 

  •  Le droit naturel avant Rousseau.

  •  Justice et morale chez Kant.

  •  Quelques films.

    •  En 1962, Arthur Penn réalise Le gaucher (The left handed gun). Il utilise la vie de William Boney dit "Billy the kid" comme cadre narratif et aussi un peu comme prétexte à une parabole sur la vengeance.  Tundstall, un éleveur d'origine britannique recueille le jeune Billy. Juste et généreux, il lui offre un travail et une bible (de quoi devenir un homme !). Malheureusement, quatre éleveurs veules et lâches convainquent le sheriff de les débarrasser d'un concurrent aussi gênant qu'honnête. Le jeune Billy ne peut empêcher le meurtre mais décide de venger la mort de son patron. Avant qu'il ne puisse tuer tous les meurtriers, une amnistie générale tente de rétablir la paix civile. Billy l'ignore et continue.

    •  Coup de tête de Jean-Jacques Annaud (1979). François Perrin joue dans l'équipe de football de Trincamp, petite ville de province où tout tourne autour du club (le président est le maire,...). Accusé injustement d'un viol et incarcéré, François Perrin sera sorti de prison pour remplacer la "vedette" du club qui s'est blessée. Commence alors la vengeance et la revanche : « Je voudrais foutre le feu à cette putain de ville »...

    •  Josey Wales, hors la loi, de et avec Clint Eastwood (1976).

    •  Le Limier (Sleuth), de Joseph L.Mankiewicz (1972). Probablement un des plus grands films du cinéma britannique. Andrew Wyke, un auteur à succès veut se venger de Milo Tindle, un coiffeur qui l'a doublement humilié : d'abord parce qu'il est l'amant de sa femme mais surtout parce que sa femme le trompe avec un déclassé, un vulgaire coiffeur qui n'a d'autres nuances que celles des colorations capillaires qui lui font gagner sa vie. Plutôt qu'un crime passionnel qui ne serait pas digne de lui, Wyke prémédite une mise en scène à la hauteur de son talent. Colère froide et vengeance sociale seront les ingrédients d'une histoire ordinaire et pourtant exceptionnelle.

 

 

 

  •  Suffit-il d'obéir aux lois pour être juste ?
  •  Se venger est-faire justice soi-même ?

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La dernière mise à jour de ce site date du 21/08/20