Le langage

 

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Les chimpanzés et le langage
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Les langues d'Esope

 

 

Document n° 1 : Karl von Frish, Vie et mœurs des abeilles, 1927, Albin Michel, 1969, p. 161.

« Pour les abeilles, ce parfum constitue en outre un signe distinctif, grâce auquel elles reconnaîtront une espèce de fleur qu’elles ont déjà butinée et la différencieront avec assurance d’une autre qui aurait la même couleur, ce qui est la condition essentielle de leur “constance”. Mais le parfum floral joue encore un beaucoup plus grand rôle. L’arôme spécifique qu’une ouvrière ramène à la ruche, indique aux autres, simplement et sans équivoque, comme le feraient les expressions les plus significatives d’un langage fait de mots, le but des recherches auxquelles les invite la danse ».

Document n° 2 : Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, 1915, Payot, 1976, p. 151-154.

« Le mécanisme linguistique roule tout entier sur des identités et des différences, celles-ci n’étant que la contrepartie de celles-là. Le problème des identités se retrouve donc partout […].

Enfin, toutes les notions touchées dans ce paragraphe ne diffèrent pas essentiellement de ce que nous avons appelé ailleurs des valeurs. Une nouvelle comparaison avec le jeu d’échecs nous le fera comprendre. Prenons un cavalier : est-il à lui seul un élément du jeu ? Assurément non, puisque dans sa matérialité pure, hors de sa case et des autres conditions du jeu, il ne représente rien pour le joueur et ne devient élément réel et concret qu’une fois revêtu de sa valeur et faisant corps avec elle. Supposons qu’au cours d’une partie cette pièce vienne à être détruite ou égarée peut-on la remplacer par une autre équivalente ? Certainement non, seulement un autre cavalier, mais même une figure dépourvue de toute ressemblance avec celle-ci sera déclarée identique, pourvu qu’on lui attribue la même valeur. On voit donc que dans les systèmes sémiologiques, comme la langue, ou les éléments se tiennent réciproquement en équilibre selon des règles déterminées, la notion d’identité se confond avec celle de valeur et réciproquement. »

Document n° 3 : André Martinet, Eléments de linguistique générale, A. Colin, 1970, p. 13-15.

« La première articulation du langage est celle selon laquelle tout fait d'expérience à transmettre, tout besoin qu'on désire faire connaître à autrui s'analysent en une suite d'unités douées chacune d'une forme vocale et d'un sens. Si je souffre de douleurs à la tête, je puis manifester la chose par des cris. Ceux-ci peuvent être involontaires dans ce cas ils relèvent de la physiologie. Ils peuvent aussi être plus ou moins voulus et destinés à faire connaître mes souffrances à mon entourage. Mais cela ne suffit pas à en faire une communication linguistique. Chaque cri est inanalysable et correspond à l'ensemble, inanalysé, de la sensation douloureuse. Tout autre est la situation si je prononce la phrase j'ai mal à la tête. Ici, il n'est aucune des six unités successives j', ai, mal, à, la, tête qui corresponde à ce que ma douleur a de spécifique. Chacune d'entre elles peut se retrouver dans de tout autres contextes pour communiquer d'autres faits d'expérience : mal, par exemple, dans il fait le mal, et tête dans il s'est mis à leur tête. On aperçoit ce que représente d'économie cette première articulation : on pourrait supposer un système de communication où, à une situation déterminée, à un fait d'expérience donné correspondrait un cri particulier. Mais il suffit de songer à l'infinie variété de ces situations et de ces faits d'expérience pour comprendre que, si un tel système devait rendre les mêmes services que nos langues, il devrait comporter un nombre de signes distincts si considérable que la mémoire de l'homme ne pourrait les emmagasiner. Quelques milliers d'unités, comme tête, mal, ai, la, largement combinables, nous permettent de communiquer plus de choses que ne pourraient le faire des millions de cris inarticulés différents.

La première articulation est la façon dont s’ordonne l’expérience commune à tous les membres d’une communauté linguistique déterminée. Ce n’est que dans le cadre de cette expérience, nécessairement limitée à ce qui est commun à un nombre considérable d’individus, qu’on communique linguistiquement. L’originalité de la pensée ne pourra se manifester que dans un agencement inattendu des unités. L’expérience personnelle, incommunicable dans son unicité, s’analyse en une succession d’unités, chacune de faible spécificité et connue de tous les membres de la communauté. On ne tendra vers plus de spécificité que par l’adjonction de nouvelles unités, par exemple en accolant des adjectifs à un nom, des adverbes à un adjectif, de façon générale des déterminants à un déterminé.

Chacune de ces unités de première articulation présente, nous l'avons vu, un sens et une forme vocale (ou phonique). Elle ne saurait être analysée en unités successives plus petites douées de sens : l'ensemble tête veut dire " tête " et l'on ne peut attribuer à tê- et à -te des sens distincts dont la somme serait équivalente à " tête ". Mais la forme vocale est, elle, analysable en une succession d'unités dont chacune contribue à distinguer tête, par exemple, d'autres unités comme bête, tante ou terre. C'est ce qu'on désignera comme la deuxième articulation du langage. Dans le cas de tête, ces unités sont au nombre de trois; nous pouvons les représenter au moyen des lettres t e t, placées par convention entre barres obliques, donc /tet/. On aperçoit ce que représente d'économie cette seconde articulation : si nous devions faire correspondre à chaque unité significative minima une production vocale spécifique et inanalysable, il nous faudrait en distinguer des milliers, ce qui serait incompatible avec les latitudes articulatoires et la sensibilité auditive de l'être humain. Grâce à la seconde articulation, les langues peuvent se contenter de quelques dizaines de productions phoniques distinctes que l'on combine pour obtenir la forme vocale des unités de première articulation : tête, par exemple, utilise à deux reprises l'unité phonique que nous représentons au moyen de /t/ avec insertion entre ces deux /t/ d'une autre unité que nous notons /e/. »

Document n° 4 : Jean Bottéro, Mésopotamie, Gallimard, 1987, p. 97.

« Ce terme d’écriture, certains historiens ou archéologues l’utilisent beaucoup trop légèrement, à mon sens, dès qu’ils se trouvent en présence de tracés suffisamment compliqués pour n’être point dus au hasard, ou de dessins de toute évidence intentionnels et par conséquent porteurs de messages. C’est ainsi que l’on a parlé de l’écriture des mégalithes bretons ». En réalité, si les mots ont un sens précis — ce que l’on semble oublier ou nier de plus en plus, de nos jours, sinon ouvertement, au moins dans la pratique pour qu’il y ait écriture, il ne suffit pas qu’il y ait message : expression de la pensée ou du sentiment; de même que, pour qu’il y ait langage, il ne suffit pas qu’il y ait cri: sinon tout art plastique serait écriture, et tout serait brouillé. Il faut qu’il y ait système pour transmettre et fixer tous les messages; autrement dit, il faut un corps organisé et réglementé de signes ou de symboles, au moyen desquels leurs usagers puissent matérialiser et fixer clairement tout ce qu'ils pensent et ressentent, ou savent exprimer.

C’est pourquoi, lorsque l’on a sorti du sol, à Uruk, en 1928-1929, les premières tablettes, de la fin du IVe millénaire, sur lesquelles on pouvait voir, en effet, un grand nombre de « signes », reproduits avec régularité, et mis en relation avec des chiffres, pour traduire, de toute évidence, des manipulations comptables, il était inévitable que l’on prît conscience de se trouver non plus devant quelques exemples typiques de suggestions intentionnelles d’une pensée ou d’une volonté, avec les seuls raccourcis de l’art plastique, mais devant les premiers témoignages d’une authentique écriture. »

Document n° 5 :  Descartes (1591-1650), Lettre au marquis de Newcastle, 23 novembre 1646.

« Pour ce qui est de l’entendement ou de la pensée que Montagne et quelques autres attribuent aux bêtes, je ne puis être de leur avis. Ce n’est pas que je m’arrête à ce qu’on dit, que les hommes ont un empire absolu sur tous les autres animaux; car j’avoue qu’il y en a de plus forts que nous, et crois qu’il y en peut aussi avoir qui aient les ruses naturelles capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu’ils ne nous imitent ou surpassent, qu’en celles de nos actions qui ne sont point conduites par notre pensée; car il arrive souvent que nous marchons que nous mangeons, sans penser en aucune façon à ce que nous faisons; et c’est tellement sans user de notre raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent, et parons les coups que l’on nous porte, qu’encore que nous voulussions expressément ne point mettre nos mains devant notre tête, lorsqu’il arrive nous tombons, nous ne pourrions nous en empêcher. Je crois aussi que nous mangerions, comme les bêtes, sans l’avoir appris, si nous n’avions aucune pensée; et l’on dit que ceux qui marchent en dormant, passent quelquefois des rivières à nage, où ils se noieraient étant éveillés. Pour les mouvements de nos passions, bien qu’ils soient accompagnés en nous de pensée, à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins très évident qu’ils ne dépendent pas d’elle, parce qu’ils se font souvent malgré nous, et que, par conséquent, ils peuvent être dans les bêtes, et même plus violents quels ne sont dans les hommes, sans qu’on puisse, pour cela, conclure qu’elles aient des pensées.

Enfin il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les Paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix; et que ces signes soient à propos pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d’être à propos des sujets présentent, bien qu’il ne suive pas la raison; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions; à savoir, ce sera un mouvement de l’espérance qu’elle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise, lorsqu’elle l’a dit; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car, bien que Montagne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions; et il n’est point d’homme si imparfait, qu’il n’en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, et qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu’elles partent entre elles mais que nous ne les entendons pas; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient.

Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m’en étonne pas; car cela même sert à prouver qu’elles agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu’une horloge, laquelle montre bien mieux l’heure qu’il est, que notre jugement ne nous l’enseigne. Et sans doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à miel est de même nature, et l’ordre que tiennent les grues en volant, et celui qu’observent les singes en se battant, si c’est vrai qu’ils en observent quelqu’un, et enfin l’instinct d’ensevelir leurs morts, n’est bas plus étrange que celui des chiens et des chats, qui grattent la terre pour ensevelir leurs excréments, bien qu’ils ne les ensevelissent presque jamais : ce qui montre qu’ils ne le font que par instinct, et sans y penser. On peut seulement dire que, bien que les bêtes ne fassent aucune action qui nous assure qu’elles pensent, toutefois, à cause que les organes de leur corps ne sont pas fort différents des nôtres, on peut conjecturer qu’il y a quelque pensée jointe à ces organes, ainsi que nous expérimentons en nous, bien que la leur soit beaucoup moins parfaite. A quoi je n’ai rien à répondre, sinon que, si elles pensaient ainsi que nous, elles auraient une âme immortelle aussi bien que nous; ce qui n’est pas vraisemblable, à cause qu’il n’y a point de raison pour le croire de quelques animaux, sans le croire de tous, et qu’il en a plusieurs trop imparfaits pour pouvoir croire cela d’eux, comme sont les huîtres, les éponges, etc. Mais je crains de vous importuner par ces discours, et tout le désir que j’ai est de vous témoigner que je suis, etc. »

Document n° 6 : Paul Ricœur (né en 1913), La violence, 1967, Desclée, p. 87.

« C’est pour un être qui parle, qui, en parlant, poursuit le sens, pour un être qui a déjà fait un pas dans la discussion et qui sait quelque chose de la rationalité, que la violence fait problème, que la violence advient comme problème. Ainsi la violence a sons sens dans un autre : le langage. Et réciproquement. La parole, la discussion, la rationalité tirent elles aussi leur unité de sens de ceci qu’elles sont une entreprise de réduction de la violence. La violence qui parle, c’est déjà une violence qui cherche à avoir raison; c’est une violence qui se place dans l’orbite de la raison et qui commence déjà de se nier comme violence. »

Document n° 7 : Paul Ricœur, Histoire et vérité, Seuil, 1964, p. 258.

« Cela va très loin, s’il est vrai que la parole est le milieu, l’élément de l’humanité, le logos qui rend l’homme semblable à l’homme et fonde la communication; le mensonge, la flatterie, la non-vérité — maux politique par excellence — ruinent ainsi l’homme à son origine qui est parole, discours, raison ».

Document n° 8 : Gorgias, Eloge d’Hélène, in J.-P. Dumont, Les sophistes, pp. 86-88, PUF, 1969.

« Discours[1] est un grand tyran qui porte à leur achèvement les actions divines en de microscopiques éléments matériels qui sont perceptibles. Il a la force de mettre un terme à la peur, d’apaiser la douleur, de produire la liesse, et d’inciter à la pitié. C’est ce que je vais maintenant montrer (...)

Je pense que toute poésie[2] est un discours qui possède de la mesure, et je le dénomme ainsi. Ses auditeurs sont pénétrés de la crainte entourée d’un cortège de terreur, de la pitié qui fait verser d’abondantes larmes, de l’idéal qui éveille de la nostalgie ; sous l’effet des paroles, l’âme éprouve une passion qui lui est propre à l’évocation des heureuses fortunes et des malheurs propres aux gestes et aux personnes des autres gens. Mais passons maintenant à un autre argument.

Les incantations enthousiastes, par le seul moyen de paroles, introduisent en nos âmes le plaisir, et en chassent la peine. Car, en se mêlant à l’opinion dans l’âme, la force de l’incantation l’a charmée, persuadée et transportée par sa magie. Deux arts de magie et de sorcellerie ont été inventés, qui sont les erreurs et les faux semblants de l’opinion.

Innombrables sont les gens qui, par d’innombrables magiciens, touchant d’innombrables sujets, ont été et sont persuadés par la fiction du discours mensonger. Car si tous les hommes possédaient le souvenir de toutes les choses passées, la connaissance de toutes les choses présentes et la connaissance anticipée de toutes les choses futures, le discours ne serait pas aussi puissant qu’il est. Mais, appliqué à des êtres qui ne peuvent, en fait, ni se rappeler le passé, ni voir le présent, ni deviner le futur, il est plein de ressources. C’est pourquoi, sur la plupart des sujets, la plupart des hommes offrent à l’âme l’opinion comme conseillère. Mais l’opinion, parce qu’elle est incertaine et débile, jette ceux qui en usent dans des fortunes incertaines et débiles.

Il existe une identité de rapport entre la force du discours relativement à l’ordonnance de l’âme et l’ordonnance des drogues relativement à la nature des corps. Car, de même que certaines drogues éliminent du corps certaines humeurs, et d’autres drogues d’autres humeurs, et peuvent mettre fin soit à la douleur, soit à la vie, de même aussi, certains discours peuvent tantôt calmer, tantôt charmer, tantôt terroriser, tantôt plonger les auditeurs dans la hardiesse, tantôt, en recourant à la néfaste Peithô[3], droguer l’âme et l’ensorceler. »

Document n° 2 : François 1er, « Ordonnance du Roy sur le faict de justice », in Ordonnances Royaulx, chez Thibault Payen, Lyon, 1539 (Les articles 110 & 111 de ce texte ont toujours force de loi. Vous pouvez consulter la version en vigueur sur le site de LegiFrance. La version originale complète peut être consultée sur le site de l'Assemblée Nationale).

« Article 110 – Afin qu’il n’y ait cause de douter sur l’intelligence des arrêts de nos cours souveraines, nous voulons et ordonnons qu’ils soient faits et écrits si clairement, qu’il n’y ait ni puisse avoir ambiguïté ou incertitude, ni lieu à demander interprétation.

Article 111 – Nous voulons donc que dorénavant tous arrêts, et ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souveraines ou autres subalternes et inférieures, soient des registres, enquêtes, contrats, testaments et autres quelconques actes et exploits de justice ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement. »

Document n° 3 : Lévi-Strauss (1908-2009), Tristes tropiques, chap. 18 : « La leçon d’écriture ».

Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Egypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation, qui permettait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre. » (p. 354)

« Si l’écriture n’a pas suffi à consolider les connaissances, elle était peut-être indispensable pour affermir les dominations. Regardons plus près de nous : l’action systématique des Etats européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi.

Du plan national, l’entreprise est passée sur le plan international, grâce à cette complicité qui s’est nouée, entre de jeunes Etats – confrontés à des problèmes qui furent les nôtres il y a un ou deux siècles – et une société internationale de nantis, inquiète de la menace que représentent pour sa stabilité les réactions de peuples mal entraînés par la parole écrite à penser en formules modifiables à volonté, et à donner prise aux efforts d’édification. En accédant au savoir entassé dans les bibliothèques, ces peuples se rendent vulnérables aux mensonges que les documents imprimés propagent en proportion encore plus grande. » (Ibid., pp. 354-355).

Document n° 4 : Bergson (1859 - 1941), Le rire.

« Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les milles résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n’apercevons de notre état que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces ; et fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aussi à nous-mêmes. »

Document n° 5 : Merleau-Ponty (1908 - 1961), Les relations avec autrui chez l’enfant,1958.

« Il y a une période où l’enfant est sensible à l’égard du langage, où il est capable d’apprendre à parler. On a pu montrer que si l’enfant [...] ne se trouve pas dans un milieu où l’on parle, il ne parlera jamais comme ceux qui ont acquis le langage dans la période en question. C’est le cas des enfants qu’on appelle sauvages, qui avaient été élevés par des animaux, ou loin du contact des sujets parlants. Ces enfants n’ont jamais appris à parler, en tous cas pas avec la perfection que l’on trouve chez les sujets ordinaires. [Il existe] entre l’acquisition du langage [...] et l’insertion de l’enfant dans le milieu familial un lien profond. Les enfants séparés inopinément et durablement de leur mère montrent toujours des phénomènes de régression linguistique. Au fond, ce n’est pas seulement le mot maman qui est le premier que l’enfant prononce, c’est tout le langage qui est, pour ainsi dire, maternel. L’acquisition du langage serait un phénomène de même style que la relation avec la mère : une relation d’identification. Apprendre à parler, c’est apprendre à jouer une série de rôles. C’est assumer une série de conduites ou de gestes linguistiques. »

Document n° 6 : Hegel (1770 - 1831), Philosophie de l'Esprit, Psychologie, Esprit théorique.

« Nous n'avons conscience de nos pensées, nous n'avons des pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons d'une forme externe, mais d'une forme qui contient aussi le caractère de l'activité interne la plus haute. C'est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l'externe et l'interne sont intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots est une entreprise insensée. Mesmer en fit l'essai et de son propre aveu, il en faillit perdre la raison. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu'il y a de plus haut, c'est l'ineffable. Mais c'est là une opinion superficielle et sans fondement; car en réalité l'ineffable, c'est la pensée obscure la pensée à l'état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »

Document n° 7 : Nietzsche (1844-1900), Humain, trop humain, I, 11, Bouquins, vol. 1, p. 446.

« C’est parce l’homme a cru, durant de longs espaces de temps, aux concepts et aux noms des choses comme à des aeternas veritates, qu’il s’est donné cet orgueil avec lequel il s’élevait au-dessus de la bête : il pensait réellement avoir dans le langage la connaissance du monde. Le créateur de mots n’était pas assez modeste pour croire qu’il fallait donner aux choses des désignations, il se figurait au contraire exprimer par les mots la science la plus élevée des choses ; de fait, le langage est le premier degré de l’effort vers la science. C’est la foi dans la vérité trouvée dont, ici encore, ont jailli les sources de force les plus puissantes. »

Document n° 8 :  Berkeley (1685 - 1753)

« La communication des idées exprimées par les mots n’est ni la seule, ni la principale fin du langage, comme on le pense couramment. Il y a d’autres fins, comme d’éveiller une passion, d’engager à l’action ou d’en détourner, de placer l’intelligence dans une disposition particulière ; dans de nombreux cas, la première fin indiquée est entièrement subordonnée à celles-ci et parfois on la néglige complètement quand on peut obtenir les autres sans son aide ; ce qui, à mon avis, se produit très souvent dans l’usage familier du langage. J’invite le lecteur à rentrer en lui-même et à voir s’il ne lui arrive pas souvent, quand il entend ou lit un exposé, de sentir naître immédiatement dans son esprit des sentiments de crainte, d’amour, de haine, d’admiration, de dédain et d’autres analogues à la seule perception de certains mots, sans l’interposition d’aucune idée. [...] Les noms propres eux-mêmes ne paraissent pas toujours prononcés dans le dessein d’éveiller les idées des personnes qu’ils sont censés désigner. [...] Telles sont l’intimité et l’instantanéité de la liaison qu’établit l’accoutumance entre le mot même d’Aristote et les mouvements d’assentiment et de respect dans certaines intelligences. »

Document n° 9 : La Bible, Genèse, 2, 19

« Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas d’aide qui lui fut assortie ».

Document n° 10 : L. S. Vygotsky, Pensée et langage, “Les racines génétiques du langage et de la pensée”, (in Vygotsky aujourd’hui, Delachaux et Niestlé, 1985, p. 49 & 62).

« Nous découvrons que, chez l’enfant aussi, les racines et le cours du développement de l’intelligence sont différents de ceux du langage — qu’initialement l’intelligence est non-verbale et le langage non-intellectuel. Stern soutient qu’à un certain moment les deux courbes de développement se rejoignent, le langage devenant rationnel et la pensée verbale. L’enfant “découvre” que “chaque chose a son nom” et commence à demander comme on appelle chaque objet. […] la notion sternienne de “découverte” demande à être redéfinie et limitée. Son principe fondamental, cependant, reste valide : il est évident qu’ontogénétiquement le langage et la pensée se développent suivant des courbes distinctes et qu’en un certain point ces courbes se rejoignent. »

 

[1] Le mot grec est logos.

[2] Poiésis désigne, en grec, tout artifice, toute invention qui résulte du pouvoir de fabrication de la technique.

[3] Peithô : l’enchanteresse.

 

 

  •   Washoe, femme du jour ! Le chimpanzé femelle, Washoe, est morte fin octobre 2007.  L'investissement symbolique est à la mesure des enjeux métaphysiques : pour les plus vindicatifs, Washoe était la preuve que toute la métaphysique occidentale s'était fourvoyée en pensant l'homme par différence à l'animal. Deux articles rapportent l'événement.
  •  Un dossier réalisé par le Nouvel Observateur, nº2200 de janvier 2007, présente différentes études réalisées sur les capacités langagières des animaux.
  •  "Les chimpanzés et le langage", un article de Ernst von Glasersfeld paru dans La Recherche, n° 92, septembre 1978, vol. 9, pp. 725-732.
 

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La dernière mise à jour de ce site date du 30/03/20